Le samedi 7 juin, alors que le Belem est à 1750 milles de Madère, à 1750 milles de Boston, et qu'à 1750 milles au sud ouest l'embouchure du Rio Pará mène à la ville homonyme de Belém, le baromètre commence à descendre. La mer, plate comme une flaque d'huile la veille, commence à s'agiter sous un vent de sud-ouest force 3.
Le lendemain, c'est parti : vents de nord-ouest force 7, rafales à 8, ciel couvert, passage de grains, mer agitée. « Pendant la nuit, note Michel Germain, notre écrivain de bord, Belem roule, Belem tangue. De sa bannette, on perçoit le constant travail du voilier à la lame : torsion, grincements des cloisons, vibrations suivies par moments d'un dérapage de la coque dans l'eau. Belem encense, comme un cheval sauvage, se cabre et progresse ». Quittant sa bannette, Michel Germain va partager le quart de 4 heures, contemplant à tribord un orage silencieux qui éclaire le dessous des nuages de lumières fantomatiques.
Le lundi, le vent mollit mais pas la houle, alors le roulage et le tangage continuent. En fin d'après-midi, tout l'équipage se réunit pour se préparer à l'arrivée à Boston et à toutes les formalités que cela implique. Premier signe du passage de l'ambiance de départ à celle d'arrivée... la paperasserie administrative qui annonce la terre et ses multiples procédures. Le mardi, nouveau changement d'heure et nouveau coup de vent, de force 6 à 8.

Des poissons volants atterrissent bien malgré eux dans la coursive et serviront d'appât au bout des lignes de traîne. Le temps ralentit mais n'interrompt pas les travaux de bord qui se poursuivent sous le regard vigilant du Bosco, Patrice Cahérec. « A lui seul, il est la mémoire du Belem, qu'il accompagne depuis 21 ans. Il fut embauché par le Commandant Randier, le premier capitaine du Belem, après une période d'essai d'un mois. (...) Il aime le grand voilier dont il souligne la tenue à la mer. Il considère que Belem sait pardonner en même temps qu'il est performant. »
Autre « ancien » du Belem, Jacques Gangloff, le cuisinier du bord, a connu le Belem en 1987, lorsqu'il fut engagé par...le Commandant Randier. Mais au bout de cinq ans, il est parti sur son propre sloop, Imran, pour une navigation qui l'a mené des mers d'Afrique aux Antilles, des Iles Marquises à Tahiti. Il vivra 10 ans aux Iles-sous-le-Vent avant de rentrer en France et de réembarquer sur le Belem.

Le 11 juin...1896, le trois-mâts Belem sortait des Chantiers Dubigeon à Chantenay sur Loire – 112 ans plus tard, toujours vaillant à la tâche, il remonte, de loin, la côte de l'Amérique du Nord, tandis qu'à son bord un toast chaleureux fête son anniversaire et la mer qui a retrouvé son calme.
Pas pour bien longtemps. Le jeudi, le temps se maintient et la journée se passe en travaux d'entretien, mais le vendredi 13, de nouveau, le vent se lève, nord-ouest force 7, la mer grossit, le tangage reprend. Le samedi, ça ne s'arrange pas : « Belem essuie les dépressions dans sa lente remontée de la côte américaine, très au large. Nous sommes à la hauteur de Chesapeake Bay. Encore loin de Long Island, puis de Boston ! La mer est forte. Les vagues pénètrent par les dalots, inondent par moments la coursive. Belem vibre, craque, se tord et progresse – vague après vague – vers le nord-est ».
Dimanche 14 juin : ce n'est pas le calme plat mais la mer est moins forte et on peut oublier les agitations de la veille, lorsque le Commandant mentionnait sur son livre de bord : « Consignes d'usage par gros temps de Nord-Ouest ». Alors, on peut se concentrer sur l'essentiel, comme le note Michel Germain : « Dimanche, brioche au petit déjeuner ! Bonheur insignifiant mais combien réel de se réveiller avec une mer assagie. Liberté des déplacements retrouvés sans les acrobaties d'hier, lorsque le moindre mouvement implique anticipation, spéculation, calcul. Plaisir simple de la douche et de se sentir comme « neuf », avant de monter sur la dunette respirer l'air frais du petit matin. »
A l'heure où nous diffusons cette lettre, le Belem n'est plus qu'à 150 milles environ de Boston.
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