Je suis pilote du Saint-Laurent depuis une douzaine d'année et au cours de cette période, j'ai eu la chance et le plaisir de piloter différents navires de différentes nationalités. Il y a eu des cargos, des porte-conteneurs, des superpétroliers, des navires de guerre, des voiliers dont le grand voilier Chilien Esméralda, des navires à passagers dont le Queen Mary 2, et chacun de ces voyages a eu son lot d'intérêt pour moi à des degrés différents. Mais piloter le Belem vers le 400ème de la ville de Québec a été le voyage de ma carrière jusqu'à présent.
Je connaissais déjà le Belem, car mon intérêt pour les phares m'avait amené à parcourir la route des phares de Bretagne en 2000. Comme de raison, les boutiques de souvenirs de la région nous proposaient, en plus des superbes affiches et livres de phares, des affiches du Belem affrontant la mer. Le Belem était omniprésent dans chaque kiosque de souvenirs. Ainsi, dès la lecture des premiers articles dans les journaux du Québec annonçant la venue du Belem pour le 400ème de la ville, je désirais le piloter.
Le premier juillet 2008, jour de la fête du Canada, mon désir se réalisa. J'ai pu embarquer comme pilote à bord du trois-mâts français Belem et ceci n'était pas le fruit du hasard. Il m'a fallu demander à un confrère de changer de navire avec moi afin de pouvoir m'offrir ce voyage. Vers 14:00 heures, superbe journée ensoleillée, j'ai commencé à prendre des photos à partir de la pilotine qui se dirigeait vers le Belem. Mon cœur palpitait. Ce n'était pas la nervosité de ce type de pilotage mais plutôt par l'excitation de cette rencontre avec l'histoire.

Après avoir mis le pied sur le pont, nous nous sommes dirigés vers la dunette pour rencontrer le commandant et les autres officiers. Nous étions deux pilotes, étant donné la durée prévue du voyage de 28 heures. Suite aux présentations d'usage, j'ai proposé au commandant de se diriger vers le Sud, 180° vrai, appointé sur le phare de l'Ile Verte pour ainsi provoquer la rencontre avec un autre joyau du patrimoine maritime. Le phare de l'île Verte est en effet le premier phare du Saint-Laurent. Il a été construit de 1806 à 1809 et fêtera donc son 200ème anniversaire l'an prochain, en 2009. Heureuse coïncidence, c'est moi qui m'occupe du phare de l'Ile Verte depuis une dizaine d'année. J'ai fait les recherches historiques et j'y ai monté un petit musée. J'ai réussi à rapatrier divers artefacts, dont cette année un canon ayant servi de canon à brume de 1856 à 1896... année de la construction du Belem. Ma proposition a été tout de suite acceptée par le commandant et par la suite approuvée par le photographe du voyage : Monsieur Philip Plisson. Mon cœur qui palpitait déjà vite a passé très près d'arrêter ! Quelle ne fut pas ma surprise de rencontrer M. Plisson. J'achète ses superbes calendriers de phares depuis plusieurs années et je possède quelques-uns de ses livres. Pour moi il est le grand photographe de la mer, des tempêtes, des navires et des phares. Jamais je n'aurais imaginé avoir la chance de le rencontrer un jour. Je vivais un rêve. Mon cœur battait toujours, mais je devais régulièrement me pincer pour être certain que tout cela était bien réel.

Le passage devant le phare de l'Ile Verte fut grandiose. J'avais pris la peine de téléphoner à mon épouse, mes enfants et mes beaux-parents qui se trouvaient déjà sur l'Ile, pour leur indiquer notre heure de passage et réclamer quelques photos de cet événement. Cette rencontre du Belem et du phare de l'Ile Verte m'a permis de voir le maître à l'œuvre. Lorsque M. Plisson utilise sa caméra pour prendre quelques clichés du phare, il me fait penser à un corsaire scrutant l'horizon d'une longue-vue. J'étais impressionné ! Par la suite nous avons changé de course pour aller passer à proximité du phare de l'Ile Rouge où quelques baleines ont daigné se montrer. Nous avons eu le temps de les observer car le fort courant à cet endroit nous empêchait d'avancer. Il a été nécessaire de mettre les moteurs à plein régime car nous avions même commencé à reculer. Cela a permis au voilier de faire un petit nœud et demi jusqu'à ce que le courant de marée change de direction.
La tombée du jour laissa sa place à une nuit étoilée sans vent, tandis que le Belem filait déjà à 5 nœuds avec le début de la marée montante. À ce moment, mon confrère et moi étions convenus de se partager la nuit et d'accumuler quelques heures de repos chacun. Je suis descendu le premier dans la cabine de l'armateur pour m'installer. Bien confortablement étendu dans la couchette, les yeux grands ouverts à regarder les boiseries centenaires, je n'arrivais pas vraiment à dormir. Premièrement, encore excité de pouvoir piloter le Belem, et deuxièmement, si je m'endormais, il y avait des chances que je me réveille dans mon lit à la maison en me disant : « Ce n'était qu'un rêve. » Alors là, pas question ! J'ai dormi d'un œil jusqu'à deux heures du matin pour ensuite prendre la relève du second pilote. Nous étions à Cap aux Oies. C'est-à-dire à mi-chemin entre la station de pilotage de les Escoumins et la ville de Québec. Le navire progressait à 11 nœuds avec le courant, le ciel était toujours étoilé et le café était bon. Que demander de plus ? La vie a repris à bord en même temps que l'aurore, lorsque tous et chacun, moi inclus, essayaient de prendre la meilleure photo possible du lever du soleil au travers des gréements du Belem.
Après le petit-déjeuner, nous sommes sortis du chenal de l'Ile d'Orléans et étions en avance sur notre horaire. Le moment idéal pour que le commandant me donne une belle leçon de vie. Je ne vous ai pas encore parlé du commandant ? Pourtant, le plaisir de travailler avec lui a marqué autant mon voyage que la rencontre avec M. Plisson J'ai déjà plus de 25 ans de navigation derrière moi, ayant été matelot, officier, commandant et maintenant pilote en plus d'être fils de pilote, et je peux vous assurer d'expérience que l'âme et l'atmosphère à bord d'un navire dépendent étroitement de son équipage. Un navire quel qu'il soit, n'est rien de plus qu'une boîte de fer flottante. L'âme d'un navire prend racine dans les cuisines, car c'est la bonne bouffe qui permet de garder le moral des troupes même dans les pires moments. Sur le Belem, son âme avait de bonnes racines et la nourriture était digne des grands restaurants. Ensuite viennent la bonne humeur et le plaisir du travail du bosco et des gabiers, suivis de la compétence des officiers permettant une navigation sécuritaire et une organisation du travail à bord sans le moindre souci. Finalement, le commandant donne vraiment le ton de l'âme du navire. Je peux donc dire que le Belem est un bon vivant et c'est en grande partie dû au commandant Joël Guéna. Ce marin de grande expérience est un conteur et aurait pu facilement être humoriste au Québec. J'ai eu un énorme plaisir à discuter avec lui, mais surtout à l'écouter. Revenons au matin du 2 juillet en sortant du chenal. Nous étions en avance sur l'horaire et je lui dis qu'étant donné que nous avons du temps à perdre nous allons pouvoir faire demi-tour dans cette région du fleuve. Il m'a tout de suite répondu que nous n'avions pas de temps à perdre mais nous avions du temps de gagné ! Nous avions du temps pour virer, avoir le vent sur l'arrière et monter les voiles. Nous avions du temps pour nous ! Du temps de qualité ! Et il avait raison. Dans le monde d'aujourd'hui où nous sommes poussés de toutes parts par des horaires et des contraintes, il faut apprécier tout le temps que nous avons pour nous À l'avenir je vais essayer de ne plus utiliser l'expression « avoir du temps à perdre ». Merci Joël !

Alors ce temps que nous avions gagné nous a permis de faire une petite virée entre Saint-Laurent et Saint-Jean de l'Ile d'Orléans pour ensuite repartir en montant vers Québec. Nous sommes entrés dans le port vers 16:30. Une petite flottille de bateaux commençait tranquillement à se former de chaque côté de notre étrave. Le brise-glace Desgroseiller en profita avant de partir vers l'Arctique, pour nous ouvrir la marche. Le Belem est passé majestueusement devant les quais de la ville de Québec et nous sommes montés un peu plus en amont pour pouvoir mettre les voiles et faire un second passage toutes voiles dehors. Ce passage a été applaudi par les milliers de personnes rassemblées sur les quais et tous les promontoires de la ville. En passant devant l'entrée de notre quai la Compagnie Franche de la Marine nous a salués en tirant du mousquet, tandis que nous faisions un 360° sur tribord, le temps que les gabiers et les stagiaires entrent les voiles. Le commandant Guéna a ensuite effectué une superbe manœuvre d'accostage entre les quais où il a tourné le Belem sur lui-même à 180° de sa course d'entrée pour ensuite reculer jusqu'au poste 19. L'horaire prévoyait l'arrivée à 18:30 et à 18:20 nous installions la passerelle sur le quai. Mon voyage dans le temps avec des nouveaux amis français venait de se terminer. Mais quel voyage !
Je désire remercier le commandant Joël Guéna pour son authenticité et son plaisir de vivre contagieux. Je remercie aussi tous les membres d'équipage du Belem. Un gros merci au peintre de marine, photographe, M. Philip Plisson pour sa complicité et sa simplicité.
Je désire également féliciter la Fondation Belem pour cette belle réussite du retour en France de ce navire patrimonial tout en le gardant accessible aux gens. En tant que bénévole sur une station de phare du patrimoine canadien (le phare de l'Ile Verte), j'aimerais bien qu'une compagnie canadienne prenne exemple sur votre fondation et accueille sous son aile le premier phare du Saint-Laurent.
Un pilote du Saint-Laurent, heureux d'avoir fait cette rencontre avec l'histoire
Jean Cloutier