Vendredi 6 juin (09h45 – Heure locale)
Route :
Mer belle, ciel dégagé avec des cumulus épars. Ils floconnent de part et d'autre de la route, comme une haie d'honneur. Position 32°33' Nord, 39° 19' Ouest. Sur le cahier de bord, les observations des officiers de quart répètent - pour les dernières vingt-quatre heures - le même leitmotiv : « Mer belle ». Seule variable, le « ciel dégagé » devient « ciel étoilé » pendant les quarts de nuit. Pression 1021 millibars. Le tracé du baromètre est quasi rectiligne. Depuis deux jours, il amorce une insignifiante descente.
Vie à bord :
Hier soir, vers 20 heures, un tanker croise notre route sur l'horizon, perpendiculaire à nous. L'AIS précise ses caractéristiques. Il s'agit de l'Aqua, long de 250 mètres et large de 45. Il fait route au 57, cap au nord.
Aymeric Quentin aperçoit un oiseau venu de nulle part. A plus de 1000 milles de la côte, il vole un moment dans le sillage du voilier puis s'éloigne d'un coup d'aile. Bec long, tête noire, dos gris : après concertation, il pourrait s'agir d'une sterne, ou hirondelle de mer. Ce palmipède, voisin des mouettes, appartient à la famille des laridés. Personne n'est sûr, car ce type d'oiseau nous semble bien loin des côtes. De l'avis général, la bibliothèque de Belem devrait accueillir un ouvrage d'ornithologie marine.
Casque antibruit sur les oreilles, Henri Dutilh procède à la vidange d'un des moteurs et à un test sur un échangeur. Un peu partout sur le voilier les vernis ont séché et Belem rutile.
Un mail nous parvient, retransmis par la Fondation. Il émane d'une lectrice de notre chronique de bord.
Isabelle habite Nanterre. Elle nous dit le plaisir qu'elle trouve à nous lire, après avoir vu le Belem en travaux, cet hiver à Saint-Nazaire, puis l'avoir revu à la Rochelle le 8 mai. Qu'elle soit remerciée de son encouragement sympathique !
Interview : Portrait du commandant
Œil bleu, peau tannée, Joël Guéna est le commandant du Belem. Son visage ouvert est marqué par ces ridules qui sont la transcription moins de l'âge que de l'expérience. Homme de conviction, il porte sur le monde un regard amusé et tolérant. Curieux d'esprit, il est prompt à l'indignation pour défendre les sujets qui lui sont chers. Il n'aime rien tant que l'échange, la discussion. Le partage avec d'autres de son expérience maritime l'enchante.
En quelques mots, comment vous présenter ?
Mon premier embarquement remonte à 1968. Je me qualifie d' « homme de mer », plutôt que de « marin ». J'entends par là que la mer guide ma vie depuis mon plus jeune âge. Je me « sens bien » en mer. Tout ce qui flotte m'intéresse, de l'embarcation la plus petite à la plus grande, de la plus ancienne à la plus récente. Un temps fort de ma vie a été en 1984 ma navigation à la voile sur le vieux gréement, « Notre Dame des Flots » (un ancien voilier de travail) pour me rendre avec ma famille et des amis à Québec, depuis Saint-Malo. Par la suite, j'ai navigué jusqu'à ma retraite, avant de reprendre du service sur Belem. Au total, 10 ans de long cours, puis 26 ans de trafic transmanche, sur des ferries. Même si j'ai commandé pendant 20 ans, au cours de ma carrière maritime, j'ai parcouru toutes les étapes de la hiérarchie, de matelot à commandant.
En résumé, que s'est-il passé pendant ce premier tiers du parcours, depuis Madère ?
Nous sommes tendus vers un seul objectif, arriver au port avec un voilier en bon état, pour atteindre Boston le 19 juin. La route, l'organisation visent ce seul but. La route a été calculée pour limiter les aléas inhérents à une navigation transatlantique. Dans le même temps, il faut au quotidien conserver la vigilance, afin d'éviter les incidents qui pourraient entraver la marche du navire (action sanitaire, déroutement, etc.).
En même temps, la durée de cette navigation hauturière permet d'échanger davantage avec l'équipage, de penser au voilier, à ses navigations, à l'exigence que requiert – pour la Fondation Belem et son mécène, la Caisse d'Epargne – son statut de « patrimoine » navigant, dans la complexité croissante des réglementations maritimes actuelles.
Pendant les jours qui viennent, quelles seront vos priorités ?
Poursuivre l'avancement des travaux en cours et déjà bien engagés pour que Belem soit un objet de fierté à son arrivée à Boston. N'oublions pas qu'il sera en représentation et qu'il incarnera une certaine idée de la France, respect des valeurs du passé, attachement à la tradition maritime.
Nous nous devons à notre public, celui qui légitime les efforts de notre commanditaire.
Nous avons aussi à respecter le quotidien propre à tout navire à la mer.
La navigation est une occasion de professionnalisation constante de l'équipage. Celui du Belem, sans doute davantage que d'autres bateaux, rassemble un très haut niveau de compétence. Je suis sensible à la notion de « fertilisation croisée » qui nait de la confrontation des expériences. Chacun s'enrichit de ce qu'il donne et de ce que lui apportent les autres. Les regards changent à l'occasion de cette découverte mutuelle.
Enfin, nous allons effectuer les exercices (sécurité, etc.) inhérents à notre activité. Il est nécessaire de répéter les gestes qui sauvent ou qui peuvent mettre en sécurité le voilier. Il faut s'entraîner sans cesse, en toute occasion, pour tendre à l'excellence.