Jeudi 31 juillet ( 08h00 Heure locale)
Tout finit par des chansons
Ce matin, Saint-Pierre-et-Miquelon est en vue. La corne de brume résonne à intervalles réguliers car le brouillard est présent. L'archipel, objet de la première des deux escales de la traversée, sera atteint vers les 11 heures
La nuit, noire d'encre, s'est déroulée comme la journée d'hier avec le ronronnement permanent du moteur comme « petite » musique d'ambiance. Une houle de Sud d'1 à 2 mètres est apparue dès le détroit de Cabot franchi. Le roulis est devenu permanent. Conséquences, les déplacements sont chaloupés et le stagiaire devient un rouleau à pâtisserie en position allongée dans sa bannette (couchette).
Le vent est inexistant, la mer est d'huile. Aiolos (Eole), le dieu des vents, n'a pas daigné se manifester d'un iota. La journée aurait pu être nonchalante en s'étirant avec langueur comme la précédente mais il n'en fut rien.
En cours de matinée le Commandant Jean-Alain Morzadec a dispensé aux stagiaires un topo sur le gréement (mâts et voilure) et les apparaux (appareils destinés à la manœuvre). De ce cours un peu technique dont le programme traita, entre autres, des aspects d'haubanage (câbles de tension des mâts), de mâts, de vergues (espars perpendiculaires aux mâts et soutenant les voiles), de calfatage (confection des joints entre les lattes en teck des ponts), le stagiaire néophyte doit au moins de retenir une chose : impérativement s'abstenir de fréquenter la veuve ! Car cette veuve en a laissé plus d'un sur le carreau, raide mort. Cette fameuse veuve est une poulie de tension des focs (petites voiles d'avant) qui a la particularité d'être à hauteur d'homme, de la tête en particulier. Aussi il vaut mieux s'en écarter car son balancement sous l'effet d'une changement brusque de la direction du vent peut être fatal.
Cette matinée s'est achevée par une tournée des cabillots. Ce n'est pas une nouvelle race de poissons mais une cheville à laquelle sont fixées les cordages. Il y autant de cabillots que de bouts d'où une longue tournée.

Après un déjeuner sous « cap alimentaire » (cap choisi de telle sorte à réduire le roulis), un exercice de sécurité « incendie » grandeur nature a aiguisé l'intérêt des stagiaires. Dans cette situation de crise officiers, matelots, cuisiniers ont chacun un rôle précis à tenir. Dès le signal d'alerte au feu émis, les matelots deviennent pompiers dont quelques uns avec la tenue « bidendum » qui sied aux hommes du feu. Le cuisinier Lionel Issert-Tabardel – un maître dans l'art de confectionner des plats toujours savoureux – quitte prestement ses fourneaux et devient le guide rassembleur des passagers du bord. Ces derniers ont pour consigne de se rassembler sur le spardeck (pont supérieur au milieu du navire). Liste en main, le cuisinier procède à l'appel nominatif après que chacun ait enfilé son gilet de sauvetage. Un seul absent : l'ami anglais Steve. Où est-il ? Pris de panique, n'a t'il pas respecté les consignes et s'est déjà jeté à la mer sans gilet ? Renseignement pris, l'ami Steve se la « coule douce » sous la douche, il n'avait pas anticipé le feu ! Personne n'a osé l'extirper de ce lieu intime et de le faire venir fissa en tenue d'Adam pour le revêtir d'un gilet salvateur. La situation aurait été particulièrement cocasse, shocking sir ! Conclusion de l'exercice par le Commandant : tout est OK. Le feu peut prendre, il sera maîtrisé. Les stagiaires peuvent dormir sur leurs deux oreilles.

Après un tel échauffement ; la journée aurait pu s'achever doucement, lentement, chacun reprenant tranquillement ses esprits. Que nenni. A 18 heures, punch du Commandant. Après ces quelques jours secs – pas de boissons alcoolisées servies à table sur le Belem – du rhum, du jus d'oranges et des fruits macérés ont cette particularité de générer un entrain certain dès leur absorption. Il ne restait plus qu'à terminer cette journée en chansons. Ce qui fut fait, Jérémy Menou, matelot de son état est également accordéoniste. Son piano à bretelles en action, les chansons de marins et à boire ont jailli des gorges déployées à l'unisson. Et maintenant, dansez.
Emile Le Moignic pour la Fondation Belem