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LA TRAVERSEE AU JOUR LE JOUR

editorialLes Açores - Lisbonne du 13 au 21 août

Vendredi 15 août (08h00 Heure locale)

Trajectoires croisées entre Pépé, le bosco, et Jérémy, le matelot du Belem
 
Vifs comme des écureuils dans les haubans, rapides comme l'éclair dans les vergues, funambules à l'occasion au bout de leur harnais, conduisant la manœuvre avec maestria, experts des points de tournage, habiles de leurs mains en tout temps, maîtres d'école, réservés ou exubérants, noceurs ou ascète, ce sont les matelots-gabiers du Belem. Une communauté de neuf personnes liés par une solidarité indéfectible, « tous pour un, un pour tous » en toute circonstance. Ils ont une courte ou longue expérience du Belem. Ils sont jeunes ou proches de la retraite. Au-delà de leurs différences, un point commun les réunit : l'amour de « leur » bateau. Ils le sentent vivre, rire, gémir ou pleurer. C'est leur bébé. Une relation fusionnelle les lie à ce navire plus que centenaire, comme un vieux couple où chacun anticipe les réactions de l'autre.
Le magicien a sorti de son chapeau deux d'entre eux, non pour les mettre sous le feu de la rampe – l'humilité est leur vertu – mais confronter leurs trajectoires. Entre celle du bosco (maître d'équipage), Guy le Vu, plus connu sous le sobriquet de « Pépé » et celle du « Petit Poucet », Jérémy Menou qui, avec ses 24 printemps, pourrait être le fils du premier. Quinze ans de Belem pour l'un, trois pour l'autre.

Pépé : dur à l'extérieur, tendre à l'intérieur
Ce soir du 13 août 1993, à l'heure du crépuscule nocturne, celui que l'on n'appelait pas encore « Pépé » eut une vision fantasmagorique du Belem amarré au port de Toulon. L'ancien pêcheur de l'Ile-aux-Moines découvre le trois-mâts sous son apparat de lumière qui met en exergue ses vergues et ses innombrables filins et cordages. Cet imbroglio de lignes horizontales, obliques et verticales l'effraie quelque peu, une appréhension certaine l'accapare. Cette peur indicible s'évanouit dès le lendemain quand il se trouve perché tout là haut sur le cacatois. Le test du vertige, toujours d'usage pour tout nouvel arrivant, est concluant. Guy devient matelot du Belem à l'époque où le comandant est Marc Cornil et le bosco, Daniel Jéhanno. Celui qui est arrivé par concours de circonstance sur le vénérable navire ne chôme pas. C'est un coriace, un dur à la tâche. A l'issue des trois premières semaines, tous les bouts et points de tournage sont assimilés. Les finesses de la manœuvre seront acquises ensuite au rythme des embarquements et au contact de son mentor Daniel.
Au départ en retraite de ce dernier – la figure emblématique du Belem – en 2002, Pépé devient bosco et assume cette fonction en alternance avec Patrice Caherec car sur tout navire, il y a grosso modo deux équipages.
Au cours de sa période de matelot deux évènements le marque. Le premier se produit en 1995. Au cours d'un stage entre Marseille et Bastia, il est aux premières loges d'une opération de sauvetage. Un canot pneumatique dérive depuis 24 heures avec trois personnes à bord dont deux enfants. Le Belem les récupère et les ramène à Toulon, port le plus proche. Le hasard des routes fut salvateur. Deuxième événement marquant, l'Odyssée Atlantique du Belem en 2002 et plus particulièrement la navigation à Barbade, aux Bermudes et dans les Antilles. Que du bonheur quand « on sait d'où vient le vent ». Pépé a encore l'œil étincelant quand il en parle. Il en est de même quand il relate la farce dont le destinataire, un certain Alexandre, n'apprécia que modérément lors d'un mouillage à l'Ile d'Yeu.  Le « pauvre » Alexandre, spécialiste autodidacte des cétacés, se fit berné par le jet de la lance à incendie en lieu et place du souffle d'une baleine !
Remplacer l' « icône » Daniel, Pépé reconnaît qu'il eut « une petite appréhension au départ », en 2002. Bien que devenus amis au fil du temps, les deux hommes sont différents, voire très dissemblables. Du moins de prime abord. «  A chacun son style » dit-il. Certes,  mais autant le premier est affable, autant le second au bras tatoué d'un « Hel's Angels » – mauvais souvenir de jeunesse – semble avoir « la tête des mauvais jours » lors des premiers contacts. Quel stagiaire ne s'est-il pas interrogé sur ce personnage énigmatique lors de son premier embarquement ? Notre homme ne se livre pas comme ça. Tel un oiseau sauvage et solitaire, il faut l'apprivoiser doucement, lentement, sûrement, ... et derrière la carapace de dur qu'il affiche volontiers se cache un « cœur gros comme ça ». Toujours prêt à aider son prochain. Pépé qui chaperonne chaque année environ deux nouveaux matelots est un tendre qui ne veut pas le montrer. C'est aux autres de faire l'effort pour le découvrir. Pudeur du marin solitaire qui aime, quand il n'est pas à la manœuvre ou à l'entretien du navire, rêvasser, bouquiner des polars avec pour seule compagne, la mer.
Encore quelques mois sur le Belem et Pépé partira en retraite, à 55 ans, l'age légal dans la marine marchande. Va t'il se morfondre à terre, lui qui exècre le bruit de la ville ? Manifestement, non. Il verra plus souvent sa maman qui demeure là où il est né et assouvira ses passions. Imaginez-le en rocker à l'écoute des Rolling Stones, de Led Zeppelin, de Deep Purple et de tous ces grands noms qui fleurent bon les années post-soixante-huitardes. Le verriez-vous au guidon d'une Harley Davidson ? Non. Vous avez tort. Pépé est un accroc de cette marque même s'il n'en possède pas. Il participe aux rassemblements des fans de ces motos de rockers avec ses copains de Bordeaux. Des aficionados qui comparent « les autres grosses à des mobylettes » ! Il surfera aussi sur Internet, surtout la nuit car l'homme aime goûter au silence. Enfin, il participera aux divers rassemblements de vielles coques en Bretagne Sud et ira à la pêche. Devinez avec qui ? Son nouveau contexte ne lui permettra plus, de sa voix rauque de fumeur invétéré, de crier dans le vent des tonitruants « arbeit », « action » ou « ranger les jouets » lors des manœuvres. Par contre une bonne histoire devrait toujours lui décrocher de la mâchoire une « boulle de rire » qu'il adresse au conteur.

Jérémy : bout-en-train à l'extérieur, sérieux à l'intérieur
Pépé taciturne cornaque des jeunes matelots plus joviaux, comme Jérémy. Contact facile, ce jeune Breton de Douarnenez aux faux airs de « titi parisien » a embarqué en 2005 sur le Belem. Un peu par hasard ou l'art d'exploiter la bonne information obtenue au bon moment. Après avoir suivi une formation à l'Ecole de Pêche avec pour ambition d'être lieutenant, Jérémy se retrouve matelot sur un chalutier. La fonction d'officier attendra par manque d'opportunités. Un épisode d'un an seulement car « le métier part en vrille ». Direction la Royale où après six mois de formation, le jeune homme est « agacé par le côté carré » de l'institution. Il démissionne. C'est à ce moment que la bonne information arrive. Par le truchement de son père, commandant d'une vedette de la société Penn Ar Bed assurant la liaison entre Audierne et l'Ile de Sein, ancien camarade de chambrée du commandant Péry, Jérémy apprend que le Belem recherche un matelot. Si tôt dit, si tôt fait. Premier embarquement, le novice de la voile, est face à la complexité et se demande à « quoi ça sert tout ça ». Mais comme c'est « un petit gars qui en veut », il se donne les moyens d'apprendre vite. Ses précepteurs ? « Un peu tout le monde » dit-il tout en reconnaissant l'apport déterminant consenti par Pépé et Gaël, un matelot d'expérience, qui le « couve » comme un frère. Dès son arrivée sur le Belem, il respire. L'ambiance est bonne, ses camarades sont accueillants et pédagogues, la hiérarchie n'est pas celle de la Marine Nationale. Adepte du « faut s'investir au maximum » et « qu'apprendre est un devoir », il multiplie les expériences de quart pour se perfectionner. Aujourd'hui, il considère « connaître parfaitement les manœuvres » mais estime qu'il doit encore persévérer pour appréhender toutes les subtilités du Belem. C'est un bateau à l'image de son bosco ; il ne se dévoile pas comme la première nymphe venue !
Celui qui a aimé la tournée de l'Irlande du Belem en 2007 pour la multiplicité des manœuvres réalisées et la chaleur humaine des pubs ne se voit pas en matelot perpétuel. Il veut devenir officier et quittera donc le Belem le moment venu pour suivre la formation de chef de quart. Le navire perdra à ce moment là un boute-en-train aux jeux de mots pendus au bout de la langue, un amuseur et aussi l'accordéoniste des fins de « pots du commandant ». Celui qui vous assène à la dérobée un « elle est sympa ta robe » alors que personne n'est habillé de la sorte sur le Belem. L'ancien joueur de bombarde et danseur de gavotte qui aime être aimé.

A la manière de Proust
Ils aiment :
Pépé : prendre l'apéro en écoutant de la bonne musique (CQFD : du rock des années 70), tous les sports mécaniques dans de bonnes pantoufles, aller aux festivals de rock (Vieilles Charrues par exemple), un bon polar, apprendre à jouer de la guitare électrique.
Jérémy : sa copine parisienne Isabelle, le chocolat, les pommes de terre (« seul légume breton »), la musique (celtique en particulier), la pêche à  pied à l'Ile de Sein.
 
Ils n'aiment pas :
Pépé : l'intolérance, les tripes à la mode de Caen, la pluie, le poisson (traumatisme de l'ancien pêcheur), les radins.
Jérémy : le chou de Bruxelles, l'hypocrisie, le foie de veau, le mensonge.
 
Emile Le Moignic pour la Fondation Belem

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