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LE COURRIER DU TROIS-MÂTS BELEM
Le tome III à l'approche !
Le 3 novembre prochain les bacs de libraires et notre boutique en ligne vont accueillir le tome III de la série Belem de Jean-Yves Delitte. Le yacht du bagne nous plonge dans une atmosphère sous tension, accrue par le climat oppressant de la forêt amazonienne. Le récit a trait à une période sulfureuse de la vie du trois-mâts lorsqu'il desservait le bagne de Cayenne sous les couleurs de l'Armement Demange ; l'auteur s'est en effet appliqué à retracer l'atmosphère peu reluisante de l'un des bas-fonds de l'histoire de la République. La sortie de cet album, le 3ème de la tétralogie prévue, est l'occasion de sonder Jean-Yves Delitte sur sa vision du Belem et les racines maritimes de son art.
 
1- Le tome III fut-il plus facile ou plus difficile à concevoir et réaliser que les deux premiers ? Pas de lassitude ?
Je suis conscient que pour d'aucuns mettre en image l'histoire d'un trois-mâts barque peut apparaître, quelque part, rébarbatif voire incongru. Le « Belem » n'évoque peut-être pas autant la tragédie maritime qu'un « Titanic » ou qu'un « Lusitania ». Il n'a pas été fer de lance d'une grande bataille maritime comme le « Victory » ou le « Bismark ». Il n'a pas conduit un explorateur aux confins de notre petite planète comme la « Santa Maria » ou la « Boudeuse » pour Louis Antoine de Bougainville. Soit. Mais ce fier voilier, né à une époque où la vapeur conquerrait les océans, a été le témoin de la petite histoire, de celle qui nous est proche.
Il y a plusieurs façons d'aborder notre histoire. La plus commune est de s'arrêter sur les « grandes » dates et les « grands » personnages. Mais peu s'y reconnaissent. Une autre, tout aussi captivante et plus humaine, est de la vivre à travers la vie et le regard du commun des mortels. Le « Belem » m'offre cette opportunité. 

Alors pour répondre à la question, non je ne suis pas lassé. Et j'avoue même que ce troisième opus m'a donné plus de plaisir que le deuxième. Comme le deuxième m'avait donné plus de plaisir que le premier.
 
2- Qu'avez-vous voulu raconter dans cet opus ?
Comme je l'ai précisé, l'épopée du « Belem » m'offre la belle opportunité de revivre notre histoire. Alors quand vous découvrez que ce beau voilier a mouillé ses ancres en Guyane et qu'il approvisionnait en tout et en rien l'Administration des bagnes, les images ne peuvent que se bousculer naturellement dans votre esprit.
Voilà que notre héros mettait les pieds, si on peut parler ainsi d'un trois-mâts barque, dans une terre d'errance et de souffrance. Cette terre de grande punition comme on l'appelait très pudiquement jadis et où, comme le dit l'un de mes personnages de papier : « la France avait trouvé une bien triste méthode d'exiler toute sa misère derrière de grands principes de justice ».
Je me suis donc attaché à rendre, à travers une intrigue ayant pour fond la tentative d'évasion de trois bagnards, la vie à l'époque en Guyane française, où justice pouvait malheureusement se conjuguer facilement avec injustice.
Aujourd'hui, nous avons comme image de la Guyane : des cocotiers, une mer turquoise, un fond d'aventure avec le souvenir édulcoré d'un bagne, de la haute technologie avec Kourou, le centre spatial et les générations de fusées Ariane.
Il me plaisait de rappeler qu'hier la Guyane avait un tout autre visage beaucoup moins idyllique. Ce qui quelque part fait partie de notre histoire et dont le « Belem » a été témoin.

3- Quelle place tient le « Belem » dans cette histoire d'évasion de bagnards ? Est-ce toujours le héros de la série ?
Le héros ? Plus que jamais !
Le « Belem » n'est pas un être de chair et de sang, il ne peut donc pas intervenir physiquement dans l'aventure. Il ne peut pas, face à un triste imbécile, lever la main pour faire entendre raison. C'est son équipage qui en est le porte-parole. Et ce qui est intéressant avec un équipage, c'est que vous pouvez confronter les avis, les opinions. Un héros traditionnel a un avis, une personnalité. On aime ou on ne l'aime pas, on partage ou on ne partage pas ses opinions. Le « Belem », lui, peut se targuer d'avoir une douzaine d'avis et de personnalités.
 
Alors, quand vous avez un personnage comme Le Vern ou Rio qui s'exprime, même si le « Belem » n'est pas dessiné en arrière fond, il n'est pas pour autant moins présent.
 
Agrandir l'image 4- Cette série Belem demeure-t-elle pour vous une œuvre de commande, ou vous êtes-vous approprié le sujet ?
Au départ, le « Belem » était effectivement une « commande ».
C'était une œuvre de vulgarisation, au sens noble du terme, qui venait célébrer les 110 ans du trois-mâts. Une bande dessinée est un outil efficace pour susciter de l'intérêt du plus grand nombre.
Mais rapidement, devant un engouement partagé pour ce voilier historique, il est apparu que la vie du « Belem » pouvait être une belle source d'inspiration pour relater plus d'une aventure maritime. On revient toujours à l'histoire.
Aujourd'hui, je me suis arrêté sur une tétralogie qui relate la vie du « Belem » en tant que navire marchand, depuis sa première campagne - en juillet 1896 - jusqu'à sa dernière, à la veille de la Grande Guerre. Bien entendu, mes albums basés sur des faits avérés sont de la romance. Je laisse à d'autre la tâche d'écrire l'Histoire.

5 – Contrairement aux tomes 1 et 2, vous avez réalisé entièrement cet album vous-même : pourquoi ?
Je suppose que vous faites allusion au fait que dans ce troisième album, j'ai également pris en charge la réalisation des couleurs. Je pourrais répondre simplement : parce que l'on n'est jamais mieux servi que par soi-même. Il faut savoir que dans la plupart de mes albums, je réalise moi-même les couleurs, ce n'est donc pas une chose nouvelle en soi.
 
Patricia Faucon a fait du beau travail sur les deux premiers albums, mais il y avait toujours un petit détail qui me chagrinait. Je ne lui jette pas la pierre, ce n'est pas toujours évident de faire comprendre à autrui ses attentes avec des mots, surtout en matière artistique, mais il faut comprendre que quand je réalise la mise à l'encre, je pense aussi à la couleur.
Le problème, d'une façon générale, quand vous laissez à un autre la mise en couleur, c'est qu'il faut être conscient et accepter que cette dernière peut être un plus, comme un moins.
Une ombre mal placée sur un visage et la tronche de votre personnage est déformée. Vous rêvez d'un ciel ombrageux, encombré de nuages menaçants pour souligner la tension dans une scène et vous découvrez un beau ciel azur !
Même si d'aucuns me reconnaissent une évidente vélocité dans la réalisation de mes albums, les délais et les contraintes liés à l'édition font que parfois des « erreurs » ne peuvent pas être corrigées. Bien sûr, le lecteur ne les percevra pas - qui se soucie de la couleur d'une vergue ou d'un bossoir ? - mais l'auteur que je suis sera frustré.
C'est donc pour éviter ces frustrations, même insignifiantes, que j'ai décidé de prendre tout en charge. Et si la critique est mauvaise, je ne pourrai m'en prendre qu'à moi-même.
 
Agrandir l'image 6 - Vous avez sorti ces derniers temps deux autres albums, l'un sur « l'Hermione » et l'autre intitulé « Black Crow » qui traitent d'une même période de l'histoire de la guerre d'indépendance Américaine. Un goût particulier pour cette fin du 18ème siècle ? Quelque chose à voir avec l'histoire de la Marine ?
La Belgique n'est peut-être pas un peuple de marins - il faut dire qu'avec seulement une centaine de kilomètres de côte, on est tout excusé – il n'en reste pas moins vrai que je suis un éternel amoureux des vieux gréements, de ces fiers voiliers de toutes tailles qui craquent et rugissent sous la force des éléments, de ses navires qui vivent.
Je ne suis pas historien ou archéologue maritime et je ne revendique aucune science ou connaissance particulière, mais j'ai le sentiment que dans ces époques appartenant à notre passé et à notre histoire, qu'elles soient celle du « Belem » ou de « Black Crow », il y avait de véritables aventuriers, téméraires et probablement fort insouciants. Il y avait encore bien des régions inconnues – « Terra incognita » comme on le lisait sur les cartes d'époque. C'était autant de portes ouvertes sur le rêve. Et le rêve reste la plus belle motivation pour écrire une histoire.
« Black Crow » et son époque sont pour moi l'image même de l'aventure et des découvertes. Même si des Colomb ou des Magellan avaient déjà parcouru depuis fort longtemps les mers et les océans, ils n'avaient pas entre leurs mains des « machines » aussi merveilleuses que les corvettes et les frégates du XVIIIème.
Quant au « Belem », au crépuscule de la marine à voile, il a été le point d'orgue de ces aventures maritimes.
Aujourd'hui, à l'ère du satellite, du GPS, où le sextant est devenu un objet de décoration, j'ai bien du mal à imaginer de l'aventure. 

7 – Vous êtes désormais peintre officiel de la Marine Royale belge ?
Pour ne rien cacher, je dois cette nomination en particulier au premier tome sur le « Belem ». Pour la petite histoire, Michel Dumont (pour ne pas le nommer), Peintre de la Marine belge, est un amateur de bande dessinée. Il est d'autant plus attentif au neuvième Art quand un ouvrage traite d'un thème maritime.
Il connaissait mes albums de la série “Neptune” (Ed. Glénat), alors quand le premier album sur le « Belem » est sorti en librairie, il m'a contacté pour me proposer de soumettre et de soutenir ma candidature au titre de « Peintre officiel de la Marine ».
C'est une vénérable institution qui trouve ses origines en France sous le règne de Louis XIV et l'impulsion de Colbert. Même si un siècle plus tôt, la Reine Elisabeth 1er avait déjà très officiellement soutenu les peintres anglais.
Aujourd'hui, un grand nombre de nations qui ont une flotte nationale, ont également un corps de « Peintre Officiel de la Marine ». Vous avez des peintres anglais, américains, portugais, russes... Et belges.
 
 
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