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# 5 Des rêves de mer

jeudi, 30 avril 2020 12:23

Concours d’écriture Fondation Belem avril – juin 2020

Nouvelle n°5, présélectionnée par le jury

Des rêves de mer

Je me réveillai tout engourdie et quand j’ouvris les paupières, je n’étais plus dans notre appartement moscovite mais sur un sol de bois aux lames régulières et brillantes. Étrangement, je perçus une légère oscillation et j’entendis des cris d’oiseaux. Affolée, je levai les yeux et je vis un bastingage et des cordes enroulées. Mais où étais-je donc ? Sur un navire ? En relevant la tête, je distinguai des voiles qui claquaient dans le vent. Mon Dieu, avais-je traversé les frontières ? Je me mis debout pour essayer de comprendre et je découvris l’océan tout autour, à perte de vue. Des mouettes semblaient jouer au ras des vagues. Je me trouvais sur un trois mats. Je distinguai les voiles carrées du grand mât et du mât de misaine, les voiles auriques avec le foc d’artimon juste au-dessus de moi, la marquise un peu plus haut et enfin le diablotin au sommet. Mais comment ces mots inconnus pouvaient-ils sortir de mon esprit ? Je n’ai jamais été marin. Soudain j’entendis des voix. Je fis trois pas en direction de la proue et j’aperçus trois hommes, tous vêtus d’une espèce de gabardine noire et coiffés de bérets. Je reculai brusquement, ne voulant pas me faire voir, et je butai dans une gamelle en fer blanc qui traînait sur le pont. Au bruit de métal, les trois hommes se retournèrent et me virent.

-          Alors Pierrot, tu viens enfin prendre ton quart ? Tu verrais ta tête ! Pas étonnant avec la boutanche que tu t’es enfilée hier soir. 

Pierrot ? Comment ça Pierrot ? Je suis une femme, j’ai toujours été une femme ! Je commençai à paniquer. Je baissai les yeux et ce que je vis m’intrigua au plus haut point. J’étais vêtue comme eux, tout en noir et en pantalon.

-          Mais où sommes-nous ?

-          Ben sur le Belem mon ami ! Yavait quoi dans ton jaja ? 

Les trois hommes se mirent à rire en me regardant.

-          Et où allons-nous ?

-          A Nantes mon ami, les cales pleines de fèves ! C’est Meunier qui va êt’content !

A Nantes ? Meunier ? Des fèves ? Je commençai à comprendre. Il devait parler de chocolat, enfin de fèves de cacao. Meunier, c’est le chocolat Meunier, les tablettes vert amande et marron et la petite fille en jupette sur fond jaune des pubs sur les plaques en métal. Mais que faisais-je là, habillée en marin ?

-          Et nous sommes en quelle année ?

-          En quelle année, elle est bien bonne celle-là, en 1900 mon ami !

Les trois hommes se mirent à hisser la voile en chantant. En 1900 ! Mais comment me suis-je retrouvée en 1900 au beau milieu d’un océan !

-          C’est Jean-François de Nantes, oué oué oué, gabier sur La Fringante, oh mes boués
Jean-Françoué débarque enfin d'campagne, oué oué oué, fier comme un roi d’Espagne…

Espagne… je sentis mes membres s’engourdir, devenir tout mous et je me sentis partir…

J’entendis le son d’un piano. Tout près. J’étais allongée sur un sofa, au milieu d’un salon, entourée d’hommes et de femmes en habits de soirée. Tous très années 20. Ce devait être une soirée à thème. J’avais la migraine et je sentis un léger roulis. En cherchant mon mouchoir dans la poche arrière de mon jean, je vis queje n’étais plus en jean mais en robe longue rose poudrée dont le buste était incrusté de sequins. Oh my gosh ! Où étais-je partie encore ? Le piano jouait un charleston et mes voisines devisaient dans un anglais parfait. Je leur demandai où nous étions, en essayant de prendre mon plus bel accent. Elles s’esclaffèrent en rétorquant que le whisky avait dû me monter à la tête.

-          Allez prendre l’air sur le pont, ma chère Kitty, cela vous fera du bien !

Kitty ? Je m’appelais Kitty ? J’étais Anglaise…

-          Sur le pont ? Mais où sommes-nous ?

-          Mais sur le Fantôme II mon petit !

-          Et où allons-nous ?

-          Nous venons de quitter Southampton et la prochaine escale est Séville ! Ah quelle joie de revoir cette chère Espagne !

-          Mais nous sommes en quelle année ?

-          En quelle année Kitty ? Mais vous avez bu la carafe entière ! En 1923 pardi ! Début avril plus précisément.

Je me levai et sortis sur le pont. Le fond de l’air était frais et la brise me revigora. Je me dirigeai vers le gaillard d’avant. Qu’il était beau ce bateau. Tout en bois, avec ses si belles voiles ! Des cormorans volaient à la proue et semblaient nous suivre. Le navire tanguait doucement. Le ciel était magnifique, de toutes les nuances de bleus et de roses, telles des lignes échappées d’un album de couleurs. J’eus soudain une impression étrange, le sentiment de me sentir à ma place, de me sentir chez moi, comme si j’étais déjà venue sur ce pont. Apaisée et sereine, je regardai l’océan, calme à la tombée du jour. Quand une cloche retentit à l’extrémité du pont, je vis les rares promeneurs rentrer dans le salon. Ce devait être l’heure du dîner. Peut-être étais-je conviée à la table du capitaine ! A cette pensée, je tombai brusquement sur le plancher, je sentis mes membres devenir gourds et soudain ce fut l’obscurité…

-          Capitaine ! Capitaine ! Quand-est-ce que nous partons ? Enzo réveille-toi ! Nous allons embarquer !

Embarquer ? Mais où ? J’ouvris les yeux. Je me trouvais allongé sous une couverture de laine, dans une petite chambre et au bout du lit, un jeune garçon s’impatientait. A l’entendre je compris qu’il était mon frère. Mon frère ? Mais je n’ai jamais eu de frère ! Je me levai et soudain un garçon plus âgé apparut dans la psyché en face de moi. Je m’approchai et réalisai que ce jeune homme était mon reflet !

-          Enzo, mais dépêche-toi de t’habiller ! Nous allons être en retard !

Mon nouveau frère jeta un costume de marin blanc et un béret sur le lit.

-          Où allons-nous ?

-          Mais tu ne te souviens pas ? La dame de l’orphelinat nous a emmenés à Venise chez son ami le capitaine. Nous embarquons sur le Giorgio-Cini dans un quart d’heure ! Il a accepté de nous prendre tous les deux.

-          Et pour quoi faire ?

-          Eh bien pour devenir des marins pardi ! Ça va être un peu rude, il paraît qu’il vont nous faire mener une vie de militaire ! Mais au moins nous voguerons sur toute l’Adriatique, tu te rends compte, j’en rêvais !

Une voix grave résonna au rez-de-chaussée. Ce devait être le fameux capitaine.  

-          Nino, Enzo vous êtes prêts ? Andiamo !

L’Adriatique, Venise. Je ne comprenais plus rien du tout. Je m’habillai à la hâte et rejoignis Nino. Il devisait avec le capitaine devant la maison. Je me retrouvai le long d’un canal. Au loin j’aperçus un pont avec des arches. Mais oui ! Le pont Rialto, sur le Grand Canal, à Venise ! Le capitaine devait être bien riche pour avoir une maison à cet endroit si réputé ! J’eus soudain mal à la tête.

-          Allez les garçons, en avant !

Nous traversâmes la ville, franchissant des ponts, longeant des petits canaux, puis des plus gros et enfin, au bout d’un quai, je le vis, ce fameux Giorgio-Cini ! Il était majestueux ! Et si grand ! Un trois-mâts goélette ! Tout en bois, avec de nombreuses voiles.  Nino trépignait. Au pied de la passerelle, une banderole affichait « Bienvenue à la promotion 1954 ! » et une soixantaine d’enfants attendaient sagement, tous vêtus comme nous.  Le capitaine prit la parole :

-          Les enfants, nous allons partir quelques jours. Le but est de vous familiariser avec le métier, avant de faire des voyages plus longs.

-          On s’en va combien de temps ?

-          Quatorze jours.

Quatorze jours… A ces mots, je sentis les tempes me brûler et je me penchai, faisant tomber mon béret. Puis tout devint noir.

Je me réveillai sur un tapis coloré aux motifs géométriques. Mon Dieu ! J’étais à la maison, dans notre appartement. Cela faisait bientôt six semaines que nous étions confinés à cause d’un virus. Tout d’abord quatorze jours cloîtrés, après notre retour de vacances en France, puis six semaines sans sortir, exceptés quelques allers-retours au magasin d’alimentation le plus proche. Six semaines sans voir notre famille et nos amis, eux-aussi confinés, en France et en Russie. Et ce n’était pas fini. Personne ne pouvait prédire ce qui allait se passer dans les mois à venir. Cela devenait angoissant. J’avais envie d’ailleurs. De balades en forêt, de dîners entre amis, de promenades le long de la plage, de retrouver ma liberté, de voguer sur les océans. Je me sentis toute chose. J’eus soudain l’étrange impression d’avoir vu en rêve ma vie passée, une vie loin de chez moi, une vie au milieu de la mer. Cette liberté me manquait et je me sentis soudain revigorée. Quel étrange pouvoir que celui des rêves !

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