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#2 : Le voile des illusions

mardi, 28 avril 2020 19:50

Concours d’écriture Fondation Belem avril – juin 2020

Nouvelle n°2, présélectionnée par le jury

Le voile des illusions par Pauline Jeanney Bredillet

D’abord, ce ne fut qu’un grondement, lointain et sourd. Dans la bannette, le temps parut suspendu. Le jeune gabier qui goûtait un sommeil réparateur avant son quart ouvrit un œil, les sens en alerte. Sans doute un gars qui s’était pris les pieds dans les bouts, mal lovés après une manœuvre. Rien de bien grave. Le roulis du navire, calme et rassurant le fit grommeler. Ses paupières encore lourdes de sommeil se rejoignirent. Il poussa un soupir tandis qu’il ramenait sur lui sa couverture. Alors que le jeune marin allait de nouveau sombrer dans le sommeil, la coque craqua dans un bruit assourdissant. Le navire tangua sous le choc, expulsant le matelot de son lit.

Il se redressa en pestant et posa sa paume sur son épaule douloureuse. Désormais parfaitement réveillé, la peur tordit ses boyaux. Le jeune marin enfila sa vareuse, ses bottes et coiffa son bonnet pour affronter le froid de cette nuit de printemps qui mordait les chairs. Il calfeutra son cou, se saisit d’une vieille lampe torche et s’assura que son couteau était bien accroché à sa ceinture. Cherchant du regard ses compagnons, il réalisa alors que le navire demeurait étrangement calme, malgré l’énorme secousse qui venait de le réveiller en sursaut. Seul dans le carré, un silence assourdissant régnait. Son angoisse monta d’un cran. Personne n’avait crié, la cloche restait obstinément muette. Aucune alerte et pourtant, le jeune gabier sentait que quelque chose ne tournait pas rond. Avant de quitter la chaleur du carré, il jeta un coup d’œil à l’horloge : 3h37. Le zérac touchait à sa fin et son quart n’allait pas tarder à débuter.

C’était une nuit noire et brumeuse. De pâles étoiles éclairaient le pont d’une lumière blafarde. Des chuchotements paisibles et quelques rires étouffés émanaient de la cuisine. Le gabier observa ce calme, décontenancé. Personne ne semblait inquiet, et tous vaquaient à leurs occupations. Les autres membres d’équipage enseignaient aux stagiaires les manœuvres à accomplir. Le grésillement du talkie-walkie de la veille lui arracha un sursaut :

« Dunette à gaillard… dunette à gaillard… »

Le marin renseigna l’officier de quart. Le jeune homme rejoignit son camarade qui lui adressa un sourire narquois :

« C’est gentil de venir un peu en avance relever les hiboux comme nous… »

Le jeune homme se contenta de sourire et de s’asseoir sur les aussières. L’angoisse qui l’étreignait se dissipait peu à peu mais son instinct l’encourageait à rester aux aguets.

« Rien d’anormal?

-Non. Juste des chalutiers...

-Tu es sûr ? J’ai cru qu’on avait heurté quelque chose… J’en suis tombé de ma bannette » dit- il, tout en massant son épaule encore endolorie.

-Bah ! On a dû te faire une blague. T’es qu’un bleu, et nous on les baptise convenablement les petits nouveaux. T’es qu’au début, bizu’ !»se moqua le vieux loup de mer, les yeux pétillants de malice.

Le jeune homme le dévisagea, estomaqué. Et en même temps, cela expliquait pourquoi personne ne semblait inquiet sur le bord. On avait dû lui faire une mauvaise blague, et lui, couillon qu’il était, il avait plongé, la tête la première. Il haussa les épaules, acceptant de bonne grâce de s’être fait avoir. Rassuré il rejoignit son chef de quart afin de préparer les quatre prochaines heures.

Il ne s’était embarqué que quelques jours auparavant. « Le Belem ». Longtemps il avait murmuré ce nom, avec respect et dévotion. Gamin, déjà, il en avait rêvé. Le dernier des grands trois-mâts français était une institution. Il s’était vu pirate écumant les mers, il s’était imaginé Magellan découvrant le monde. Souvent, il avait observé les gabiers, ces funambules des mers carguer les voiles avant qu’un grain ne s’abatte. Ils passaient de vergues en hunes, toujours plus agiles, toujours plus rapides. D’en bas, on aurait pu croire qu’ils volaient, et d’une certaine façon, perchés tout là-haut, accrochés entre ciel et mer, c’était ça que l’on ressentait. Le gosse de Nantes qu’il était n’avait pas laissé passer l’opportunité lorsqu’elle s’était présentée. Du Quai de la Fosse au trois-mâts Belem, il n’y avait qu’une coupée, et il l’avait franchie.

A mesure que le temps défilait, le jeune nantais exécutait les gestes maintes fois observés puis appris. Cette mécanique bien huilée lui permit de se concentrer et de dissiper ses dernières angoisses.

« Il est fier mon navire, il est beau mon bateau, c’est un fameux trois mâts, fin comme un oiseau » fredonna le matelot. Les stagiaires, souriants et avides de connaissances l’assaillaient de questions, auxquelles il essayait de répondre avec le plus de précision possible. La nuit délie les langues sur un navire, et celle-ci ne faisait pas exception.

Lorsque ce fut son tour de faire sa ronde sur le navire, il se retrouva de nouveau seul. Avec sa petite lampe torche, il inspecta le pont, puis descendit en batterie. Aux grincements de la coque se mêlait une sorte de crépitement, comme du bois qu’on brûle. L’angoisse qui s’était emparée de lui quelques heures plus tôt ressurgit. Le cœur battant, il remonta, passa dans le Grand Roof, emprunta l’escalier en acajou, et se retrouva devant l’entrée des cales et la cambuse. Il ouvrit cette dernière et s’y glissa. La chaleur y était suffocante et l’air lui manqua. Un grondement sourd retentit. Oui, il y avait bien un problème sous la ligne de flottaison. Une odeur âcre de brûlé chatouillait ses narines. Si un feu s’était déclaré il fallait absolument d’agir.

Dans l’obscurité opaque de la cale, un cri inhumain retentit alors qu’un souffle, comme une explosion, faucha le jeune gabier. Sonné, il se mit à tousser, comme si de la cendre s’infiltrait dans ses poumons. Mêlée aux relents de bois calcinés, une étrange odeur d’épices et de cacao lui parvint. Ses yeux piquaient, pleuraient sans qu’il ne puisse s’arrêter. A tâtons, il se saisit de la radio et prévint le reste du bord:

«Quelque chose a explosé dans la cale, je crois qu’il y a le feu ! Aidez-moi !»

Dans l’ombre, il distingua des flammèches rouges. Le brasier gagnait en puissance et en fureur. Le Nantais s’accrocha, se traîna malgré la tête qui lui tournait de plus en plus. Les vapeurs de l’incendie serraient sa tête dans un étau. Ses sens commençaient à l’abandonner tandis que sa conscience sombrait peu à peu. Il lui sembla alors entendre des cris d’animaux qui résonnèrent dans son esprit comme une étrange sensation familière. Puis, tout devint noir.

Lorsqu’il reprit conscience, le soleil n’allait pas tarder à poindre. Il distingua les mines moqueuses de ses collègues, penchées au-dessus de lui :

« Alors, on se fait des films d’angoisse pendant son quart ? » se moqua le bosco.

« Hein ? Quoi ?

- Tu nous as fait une sacrée frousse avec ton alerte. Y’a jamais eu d’incendie. » expliqua le lieutenant.

Le jeune marin recouvrait peu à peu ses esprits. Pâteux, il répliqua :

« Si. Je vous jure… C’était complètement dingue. Je l’ai vu… »

Il gesticulait, cherchant à prouver sa bonne foi.

« Il y avait des cris! La fumée était incroyable ! Tout au bout de la cambuse, il y avait des flammes ! Je vous jure, je ne suis pas fou ! »

Plusieurs gabiers ricanèrent gentiment.

« J’en connais un qui s’est pris un petit coup de fatigue…

- Ça te rappelle pas quelque chose cette histoire ? » s’amusa le maître d’équipage.

Le jeune gabier se tut, glacé. Cette sensation familière avant de s’évanouir lui revint à l’esprit. Oui tout ça résonnait en lui...

« C’est l’incendie du Belem que tu nous racontes !

-Hein ?

-Hier, le commandant a fait sa petite conférence... Je suis sûr qu’il aura rappelé que le Belem est un miraculé, et qu’il a failli couler dès son premier voyage… Le reste est assez simple à déduire : le quart de nuit, la fatigue aidant, et... peut-être un peu nous ! » Le bosco roula un œil entendu vers plusieurs autres gabiers qui riaient sous cape «… Et voilà ! »

L’explication, on ne peut plus logique, fit frémir le matelot. Il resserra un peu plus contre lui la couverture de survie dans laquelle on l’avait emmailloté. Hébété, le regard dans le vide, il murmura :

«Alors ce n’était pas réel. »

Les autres éclatèrent de rire.

« Bienvenue sur le Belem, petit gars ! » lui lança joyeusement celui qui semblait le plus âgé. Sa face burinée par les embruns et les vents semblait réjouie et joviale. Tout ceci n’était qu’une vaste fumisterie et il s’y était fait prendre. Quelques petits bruits sans doute parfaitement orchestrés par ses compagnons pour installer l’inquiétude et l’angoisse ; l’épuisement avait fait le reste ! Il en était quitte d’une bonne frousse et d’un bizutage dont il se souviendrait longtemps.

« Tiens, un café, tu l’as bien mérité. » lui enjoignit le cuistot, tendant un énorme mug fumant.

Rasséréné et un peu honteux, le gabier se cala près du mât de beaupré et observa l’aurore. Le ciel se teinta de notes roses et dorées. Une nouvelle journée, un nouvel horizon. Les événements de la veille tournaient dans sa tête. Ils roulaient et tintaient comme dans un grelot, à le rendre fou. Ses sens l’auraient-ils trahi ? Pourquoi cette odeur âcre de cendres lui prenait-elle encore le nez ? Et ces cris qu’il aurait juré avoir entendus…

« T’inquiète pas, c’est un peu ça la magie du Belem. Faut pas chercher à tout comprendre » lui conseilla son chef de quart, tout en tirant sur sa cigarette.

Malgré ces paroles rassurantes, le Nantais devait en avoir le cœur net. Était-ce un rêve ? Une illusion ? Ou autre chose ? Il se saisit de sa lampe de poche et refit le chemin qu’il avait emprunté quelques heures auparavant. La vérité le faucha, comme le grain avant la tempête. A quelques centimètres de là où il s’était effondré, une trace de suie encore fraîche et des poils d’animaux étaient parfaitement visibles.

Le Belem à n’en pas douter, n’avait pas encore livré tous ses secrets.

1 commentaire

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  • JC RICHARD, le 03/05/2020 à 05:33
    La mer a toujours fait rêver et revêt un symbole de liberté. Marcel Pagnol ne traduit-il pas cette envie qui fonde son oeuvre dramatique dans la trilogie à travers Marius quand ce dernier entend au loin la sirène du Saîgon. J'ai paraît-il le pied marin pour avoir traversé à maintes occasions une partie de la méditerranée depuis la Corse jusqu'au Lacydon dans lequel j'ai pu admirer le Belem sans pouvoir le visiter. Je n'ai malheureusement pu participer à ce concours mais j'en ai lu les 5 textes. Le premier est un joli conte de fée à raconter aux enfants peut-être plus à de petites filles. En fait l'héroïne ressemble à une fée qui d'un coup de baguette magique va sauver sa famille et son navire. Le 2e retrace le bizutage, bien compréhensif surtout dans la marine, et la naïveté touchante de ce jeune gabier qui se sent déjà investi de lourdes responsabilités dans la pureté de son engagement. Le 3e est particulièrement émouvant et poignant quand l'héroïne vit le conte de fée de son enfance en le transposant sur le Belem . La fin est beaucoup plus triste et me fait penser au Grand Bleu dont on connaît la fin tragique. Le 4e reprend l'épopée du Belem dans les moindres détails avec ce Joseph Michelet, vieux loup des mers immortel, qui n'abandonne pas son navire qui est l'amour de sa vie. Le dernier retrace dans un monologue la soif de liberté de cette femme confinée qui voyage aux grès des vents sur diverses mers et océans. Un récit qui dénote dans son écrit une variation peut-être perturbé de son voyage. Serait-ce un S.O.S. ? J'ai bien aimé lire ces textes qui m'ont permis également de m'évader un moment avant de reprendre l'écriture du livre de mon enfance que m'ont demandé mes petits-enfants. Prenez soin de vous. Bien Cordialement. Jean-Claude RICHARD
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